Un matriarcat à Jeju-do ? Sur les pas des femmes plongeuses en Corée du Sud

L’île de Jeju est une terre volcanique, plantée, à 85 kilomètres au sud de la Corée du Sud. Cette île j’en avais entendu parler par l’UNESCO, qui a inscrit la culture des plongeuses de Jeju au patrimoine immatériel de l’humanité.

On parle souvent du matriarcat de Jeju-do. Le terme de matriarcat, l’opposé du patriarcat, signifie la loi des mères, c’est à dire l’organisation sociale et familiale en fonction des mères. Dans un matriarcat par exemple, les enfants portent le nom de leur mère. Mais de même que le patriarcat en est venu à représenter beaucoup plus, le terme de matriarcat est souvent utilisé pour qualifier des communautés ou des sociétés dans lesquelles les femmes ont le pouvoir.

Ce qui a amené, à tord ou à raison, à considérer Jeju-do comme un matriarcat, ce sont les haenyeo, ces femmes plongeuses qui pêchent des coquillages et mollusques en apnée, avec un matériel rudimentaire. C’est sur leurs pas que j’ai parcouru l’île.

#1 Plage d’Ilchul-bong

  

        

 

 

 

 

 

 

 

C’est au pied du Seongsan Ilchul-bong, un ancien volcan, que l’on peut rencontrer quelques-unes de ces femmes plongeuses. Une petite maison en pierre est adossée à la falaise. Devant elle, la petite plage de sable noir d’Ilchul-bong ouvre un passage entre les rochers vers la mer. Deux fois  par jour des haenyeo se livrent à des « performances » pour les touristes. Quelques personnes, penchées devant un petit aquarium, choisissent leur repas. Les poulpes et les ormeaux, encore vivants, sont sortis, découpés en tranches et déposés sur une petite assiette. Le repas de sashimi est servi.

Six haenyeo se préparent pour leur performance, qui constitue en une séance de pêche d’une vingtaine de minutes, le temps de rapporter un ou deux poulpes qui plaisent tant aux touristes. Leur matériel de pêche est particulièrement rudimentaire : une combinaison fabriquée à la main, un masque rond entourant les yeux et le nez, des palmes et une grande pique pour attraper les ormeaux. Jusqu’aux années 1960, les haenyeo plongeaient sans combinaison. Depuis l’introduction de ce matériel clé, elles peuvent passer plusieurs heures en mer. Pas de bouteilles d’oxygène, pas de tuba, elles font tout en apnée. Et leur activité a pendant longtemps représenté la première activité économique de l’île. À partir des années 1970, elles ont été supplantées par la culture de la mandarine, puis par le tourisme qui est aujourd’hui la première activité de l’île.

2# Musée des Haenyeo

Voir ces femmes d’une soixantaine d’années plonger en apnée et attraper à la main (gantée tout de même) des poulpes qui ne se laissent pas faire, voilà qui est sacrément impressionnant. Et l’on voit bien les risques du métier.
Une visite du musée des haenyeo situé dans le petit village d’Hado-ri me le confirme : les accidents en mer étaient fréquents. C’est ce qui explique d’ailleurs que les haenyeo avaient leur propre divinité protectrice. Si l’introduction des combinaisons et des palmes, mais aussi des ceintures de poids (permettant de descendre plus vite au fond de la mer) s’expliquent par des logiques de productivité, seul un ajout à leur matériel, très récent du reste puisqu’il date de 2012, paraît motivé par la sécurité : à partir de cette date les combinaisons deviennent orange vif, afin de les rendre davantage visibles en mer.

Un métier risqué donc, mais un métier nécessaire qui, à en croire le musée, nourrit l’ensemble de la communauté. Mais on ne sait toujours pas où sont les hommes.

Ils étaient pourtant des pêcheurs eux aussi, dès le XVIeme siècle. Mais un décret à la fin du 19eme siècle leur impose des taxes. Ils cessent alors de pêcher et nombre d’entre eux quitte l’île pour des meilleures perspectives. C’est alors que les femmes prennent la main. Leur activité se développe encore et encore jusqu’au pic des années 1960. Elles font même des expéditions de pêche ailleurs en Corée, mais aussi au Japon et en Chine. Les plus anciennes forment les plus jeunes et les ressources sont collectivisées. Puis d’autres activités prennent le dessus, la culture de la mandarine se développe et s’industrialise, le tourisme prend son essor.

3# Jeju olle

  

  

Plusieurs centaines de kilomètres de sentiers de randonnées jalonnent l’île.

Parcourir l’un des sentiers de randonnée du Jeju olle, qui fait le tour de l’île, est le meilleur moyen de réaliser que les haenyeo ne font pas partie de l’histoire mais sont encore bien là, plus commerçantes que jamais, proposant leurs poulpes crus devant leurs petites maisons de pierre installées tout au long de l’île, au bord de l’eau, toujours prêtes à plonger pour ravitailler leur aquarium.

Mais aujourd’hui, ironie du sort, alors que le tourisme a largement supplanté leur activité, les haenyeo sont devenues l’un des symboles de l’île, et l’une des attractions qui fait fonctionner le-dit tourisme. En repartant de Jeju-do, les visiteurs pourront se procurer dans l’une des multiples boutiques une petite poupée, un tee-shirt, une paire de chaussettes au motif représentant une haenyeo, ou encore un magnet. Voici comment le patrimoine immatériel de l’humanité se retrouve de façon très tangible, sur la porte d’un frigo à l’autre bout de la planète.

Informations pratiques :

Musée des Haenyeo : à Hado-ri sur la côte est de l’île, bus 701 arrêt Museum, ouvert de 9h à 18h (entrée avant 17h).

Jeju olle : ce sentier de randonnée long de 430km fait le tour de l’île. Très bien indiqué, il est tout à fait possible d’en faire un tronçon sans avoir de plan, mais il est préférable de se procurer un plan dans l’un des bureaux ou boutiques situés aux points de départ ou d’arrivée de chaque tronçon. Informations et plans sur www.jejuolle.org et jejuolletrailguide.net

Plage d’Ichul-bong : à Seongsan-ri à l’est de l’île, bus 701 arrêt Seongsan, à gauche après avoir franchi l’entrée du Seongsan Ichul-bong, qui est accessible du lever du soleil à 20h.

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