France : découverte du musée industriel de la Corderie Vallois près de Rouen

Penser « femmes » et « Rouen » revient trop souvent à penser à Jeanne d’Arc (dont je ne recommande pas spécialement l’Historial d’ailleurs…) donc je vous propose plutôt de sortir des sentiers battus, de quitter le centre de Rouen pour aller découvrir le musée industriel de la Corderie Vallois à Notre Dame de Bondeville.


Entrer dans le musée industriel de la corderie Vallois, c’est d’abord se laisser envoûter par un lieu. Le terrain est ombragé, le jardin joliment aménagé et très vite l’oreille se laisse bercer par le Cailly qui roucoule tout autour du bâtiment. La rivière, les arbres, les colombages, les baies vitrées… la rénovation est belle et le lieu invite à la rêverie.
Pourtant ce n’est pas un rêve que le musée raconte mais bien les insupportables conditions de travail des ouvrières du XIXe siècle.

Le petit Manchester

A l’époque, la région est appelée « le petit Manchester » car l’industrie textile y est prospère. Filatures, teintureries, blanchisseries ou indienneries… à la période la plus faste, une centaine d’usines se répartissent sur 25 kilomètres de rivière.
La corderie Vallois voit le jour en 1880 et restera active jusqu’en 1978. C’est une petite usine, mais à son apogée une quarantaine de femmes y travaillent.

Pourquoi des femmes ?

Si certains cartels du musée évoquent leur dextérité, c’est bien sûr parce qu’elles sont moins payées que les hommes que les femmes sont choisies. Elles n’ont d’ailleurs pas de salaire fixe mais sont payées au poids de corde et doivent suivre des rendements effrénés pour se dégager un salaire. Elles apprennent le métier d’abord en jouant, enfants, le rôle de « petites mains ». Dès 8 ans, elles se faufilent entre les machines, graissent les rouages non accessibles pour des mains adultes et portent les colis d’un poste à un autre. Puis vers 13-14 ans, elles peuvent devenir ouvrières. Pas de formation, elles apprennent le métier sur le tas. Pas de nom non plus : retordeuse, tresseuse, canetière… les ouvrières portent ici celui de la machine à laquelle elles sont affectées.

Des conditions de travail inimaginables

Au début de la visite, le guide distribue des casques. J’avoue, j’ai d’abord cru à un gadget mais dès qu’il active la roue à aube (toute les machines fonctionnent à la force hydraulique) on comprend que le casque est indispensable.
Le bruit envahit l’usine et pourtant le guide n’active les machines qu’une par une. On ne peut alors qu’imaginer le volume sonore de 40 machines fonctionnant plus de 10h par jour, 6 jours sur 7. La plupart des ouvrières devenaient sourdes au fil des années.
Au bruit et à la fatigue, il faut aussi rajouter le froid ou la chaleur selon les saisons, la poussière, l’odeur d’huile mêlée à celle du coton rance… Les cartels donnent d’ailleurs la parole aux dernières ouvrières de l’usine qui témoignent des machines gelées, de l’air irrespirable et de l’utilisation de foulards pour se protéger le visage.

Les accidents

Plusieurs photos dans le musée montrent également les ouvrières autour du directeur et du contremaître. Jeunes, toutes vêtues d’une robe noire et d’un tablier, les cheveux en chignon, elles se ressemblent presque avec leurs ciseaux

attachés à la taille. Mais ces derniers ne servent pas à couper le fil. Attraper les ciseaux, couper, lâcher les ciseaux : cela ralentirait le rendement donc les consignes sont claires : le fil doit être coupé à la main, quelques soit les coupures que cela engendre. Donc non, les ciseaux ne servent pas à couper mais à se libérer. Un pan de robe, une mèche de cheveux pris dans un rouage et c’est l’accident. Avec l’inertie, les machines mettent plusieurs minutes à s’arrêter. Il faut donc couper au plus vite…. quand cela est possible.

Les jardins et le « femmage »

Alors bien sûr, on aimerait en savoir plus sur ces femmes. Y avait-il des

mouvements syndicaux ? Ont-elles participé aux grèves des années 30 ? Où vivaient-elles ? Qui s’occupaient de leurs enfants ? Quelle était leur durée de vie dans de telles conditions ? Vous n’aurez pas toutes les réponses. Le guide aimera surtout vous parler des magnifiques machines en bois, des heures de rénovation qu’elles ont demandées, du fait que chacune est unique et doit nécessiter un traitement sur mesure. Il osera peut-être même vous dire qu’il n’y avait pas de grève car les femmes étaient très heureuses dans l’usine (si, si, il a osé…). Ne l’écoutez pas. Oubliez-le même, si besoin.

L’usine parle d’elle-même. Laissez-la vous aspirer, laissez les machines vous assourdir.

L’usine parle d’elle-même. Laissez-la vous aspirer, laissez les machines vous assourdir et prenez le temps de caresser le plancher poli qui raconte les pas de chacune de ces femmes, leur fatigue… et quand l’émotion montera, allez chercher refuge dans le jardin où un très beau « femmage » est rendue à toutes ces ouvrières : des silhouettes de femmes, des prénoms et des ciseaux rouillés… les créations d’Edith Molet Oghia baignent dans la rivière.

Informations pratiques

Musée de la Corderie Vallois
185 route de Dieppe, 76 960 Notre-Dame-de-Bondeville, France
Horaires : Ouvert au public tous les jours de 13h30 à 18h avec mise en fonctionnement des machines, visites commentées à 14h, 15h, 16h et 17h. Fermé les 1er janvier, 1er mai, 1er et 11 novembre et 25 décembre.
Tarif : gratuit

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