Être une femme sourde à Montréal : trois questions à Marie-Andrée Boivin

Thao a demandé à Marie-Andrée Boivin, réalisatrice, photographe, autrice, formatrice et militante des droits des femmes et des personnes sourdes et malentendantes de nous parler de sa ville, Montréal.

– Quel est ton rapport à la ville de Montréal en tant que femme sourde / malentendante ?

Montréal est probablement une des meilleures villes à vivre en tant que femme. Dans la majorité des quartiers, on se promène sans souci, à n’importe quelle heure. C’est un privilège immense.
En tant que personne sourde, les rues toutes droites, où les voitures roulent très vite, peuvent être déplaisantes, et cela crée une insécurité au niveau des intersections. Selon l’appareil auditif, ça peut aussi être très bruyant et désagréable. D’autre part, une grande partie des transports en commun ne sont pas adaptés aux personnes sourdes, avec des informations transmises uniquement de façon audio. Depuis à peine un an ou deux, quelques bus et quelques rames de métro indiquent les prochains arrêts de manière écrite. Cela apporte un réel répit dans l’hypervigilance qui n’appartient qu’aux personnes sourdes et malentendantes. À Paris, rien n’est indiqué, mais dans d’autres villes comme Londres, cela l’est, et le contraste est marquant. Cela permet de voyager en toute quiétude, sans avoir à se pencher à chaque station pour regarder à travers la fenêtre et tenter de repérer le nom de la station écrit quelque part sur les murs.

– Quelle femme montréalaise est la plus importante pour toi ? 

L’asile de la Providence géré par Emilie Gamelin. Photo de Omer Desjardins

Une femme qui a été essentielle pour la communauté sourde au Québec, et même au Canada et aux États-Unis, c’est Émilie Gamelin, née en 1800. Après la mort de son époux et de ses enfants, elle a décidé de devenir religieuse de la Providence, une congrégation qui se consacrait à l’aide aux personnes pauvres. Emilie Gamelin a reçu des personnes sourdes pauvres, et s’est rendu compte qu’en plus d’être démunies matériellement, elles n’avaient aucune langue, et aucune instruction.

Les soeurs Gadbois

L’histoire est plus complexe, mais en bref on peut dire qu’elle a décidé d’élargir la mission des Soeurs de la Providence et d’y incorporer l’enseignement aux personnes sourdes. Environ 4 000 filles de tout le Québec, mais aussi des provinces du Nouveau-Brunswick et de Saskatchewan, et même des États-Unis, ont été scolarisées là, jusqu’en 1975. Pour moi, Emilie Gamelin est une pionnière audacieuse ! À sa suite, Albine Gadbois, devenue Soeur Marie de Bonsecours est devenue la première investie dans l’éducation des enfants sourds et pour se former, elle a visité des institutions en Belgique, en France, en Angleterre et en Irlande. Pour une époque où les destins des femmes étaient très limités, il me semble qu’elle a tout d’une aventurière audacieuse !

– Si tu avais un seul lieu à conseiller pour visiter Montréal sur les pas des femmes, quel serait-il ?

Pour rendre hommage à Emilie Gamelin, je visiterais sa statue, qui se trouve dans l’édicule du métro Berri-UQAM, précisément au coin de la rue Berri et de la rue Sainte-Catherine, à côté des portes. Un jour je suis passée là à la Saint-Valentin, et quelqu’un avait mis des chocolats en forme de cœur dans le panier qu’elle tient. L’un des bâtiments principaux des Soeurs de la Providence se situait là, à la place Gamelin (quadrilatère rue Sainte-Catherine/Berri/Maisonneuve/Saint-Hubert), derrière cet édicule. Mais il a été détruit pour construire le métro. Si l’on veut voir le bâtiment où était le fameux Couvent des filles sourdes, il faut marcher environ 12 minutes vers le nord, par la rue Berri ou la rue Saint-Denis, jusqu’au coin de la rue Cherrier (quadrilatère Cherrier/Saint-Denis/Roy/Berri). Sur la façade côté rue Saint-Denis, on peut voir le nom de l’école gravé dans la pierre au-dessus de la porte principale. Récemment, une plaque d’explication a été installée entre cette porte et le trottoir.

Le documentaire de Marie-Andrée Boivin « Femmes sourdes… Dites-moi » est sorti en 2015, a été présenté à de nombreux festivals et a reçu plusieurs prix (« Meilleur documentaire » au Maine Deaf Film Festival ; « Meilleur documentaire » et « Meilleur film » au festival au Seattle Deaf Film Festival ; « Meilleur documentaire » au Festival Cinedeaf de Rome ; « Mention honorable » au Toronto International Deaf Films and Arts Festival). Il est entièrement accessible, en français audible et sous-titré, ainsi qu’en langue des signes québécoise.

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