A la recherche d’une hirondelle au marché de Lomé avec les Mama Benz

Les Mama Benz sont des personnages incontournables de Lomé, au Togo. Emna-Zina nous emmène à leur rencontre dans les allées bourdonnantes du marché.

Aller au marché de Lomé, c’est d’abord prendre un véritable bain de foule : tailleurs qui se pressent, leur vieille machine à coudre Singer en équilibre sur la tête; marchandes de fruits; brouettes bancales chargées de bassines en plastique ; mobylettes ; jouets roses importés de Chine. La foule bourdonne, les moteurs pétaradent et des enceintes posées à même le trottoir crachent le tube du moment … A Assiganmé, le grand marché de Lomé, capitale d’une petite bande de terre peuplée de moins 8 millions de Togolais, règne une frénésie similaire à celle des salles de marchés de Wall Street. A Assiganmé, on est au cœur du monde.

Fleurs de mariage, Si tu sors je sors… La poésie des noms de wax

La famille

Je suis à la recherche d’un pagne au motif classique ; l’hirondelle mais dans un coloris spécifique : bleu indigo. Je l’ai traquée de Ouagadougou au Burkina Faso, à Cotonou au Bénin, en passant par Accra au Ghana, sans succès, et on m’a assuré que s’il y avait un endroit au monde où je le trouverai, ce serait bien à Lomé. Ma quête commence donc ici. Partout à droite et à gauche de la rue, les stands de vendeuses de pagnes sont installés sous des parasols. Les balcons des étages des bâtiments voisins du marché ainsi que les venelles de la halle croulent sous les couleurs. Les pagnes sont savamment empilés en pyramides colorées, étalés sur des rambardes ou des portants de fortunes, pliés en forme d’éventail. On tâte le tissu, on le déplie, on discute le prix, la qualité.

Les ventilateurs

Les wax produits en Chine sont de plus en plus populaires, ils sont moins chers et imitent les imprimés des grandes maisons de mode historiques, comme Woodin, GTP ou Vlisco. Les motifs portent tous des noms qui pourraient être des titres de nouvelles : Fleurs de mariage, Ton pied mon pied, Œil de ma rivale, Mon mari est capable, Le sac de Michelle Obama, Carré de sucre… Je ne sais plus où donner de la tête et j’en oublierai presque mon objectif du jour. Heureusement, les vendeuses, les Mama Benz à l’œil aguerri, m’indiquent vite que le pagne que je recherche se trouve au fond de la troisième allée à droite. Elles me donnent également une idée du prix. Je continue ma quête, non sans avoir succombé et repars chargée d’un petit butin : quelques pagnes La famille, Si tu sors je sors et Les ventilateurs.

 

Les Mama Benz règnent sur le marché

Mama Benz au marché de Lomé est plus qu’un métier, c’est devenu un titre à part entière qui se transmet de mère en fille. L’histoire des Mama Benz est également étroitement liée à l’histoire du commerce mondial. A la fin du 19ème siècle, une crise économique affecte les filatures de coton européennes, pour la plupart situées en Angleterre et aux Pays Bas. Pour ne pas sombrer, elles se tournent vers l’Afrique de l’Ouest qui se profile comme un marché potentiel. Elles cherchent à y écouler leurs excédents de cotonnades aux imprimés inspirés des tissus indiens et javanais. Les femmes qui s’occupent de vendre les tissus en gros et au détail sur les marchés africains deviennent de véritables intermédiaires. Elles indiquent aux fabricants pourquoi certains produits ne se vendent pas et font évoluer les imprimés et le graphisme des tissus pour qu’ils plaisent à la clientèle africaine. Elles ont contribué à faire de la maison Vlisco une marque de luxe et se sont beaucoup enrichies. Elles sont les premières dans leur pays à s’offrir des Mercedes Benz. On les appellera donc les Mama Benz.

Aujourd’hui, les vraies Mama Benz ne sont plus assises à l’ombre d’un parasol au marché de Lomé ou en train d’arpenter les pistes de latérite. Elles gèrent des entrepôts immenses et alimentent les marchés de toute la sous-région ; elles sont entrées en politique et leur influence parmi les commerçants est incontestable.

Troisième allée à droite au fond

Troisième allée à droite en allant vers le fond du marché. Le bruit s’est répandu pendant ma traversée que je cherchais le pagne à l’hirondelle. De toute part, on me tend l’hirondelle : en vert, en rose, rouge brique sur fond ocre… mais ce n’est pas celle que je cherche. J’avance encore un peu parmi les échoppes et le sourire d’une Mama Benz m’accueille de loin. Elle me propose de m’asseoir pendant qu’elle grimpe en haut de ses étagères. Elle m’explique qu’elle tient son magasin avec ses sœurs et qu’elle a bien reçu il y a quelques semaines une pièce de pagne bleu indigo à l’imprimé de l’hirondelle. « Il vous en faut au moins trois pagnes, non ? ».

Le graal de cette quête : l’hirondelle indigo

A lire aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *